A l’approche de l’Ă©tĂ©, la première vague qui vient me lĂ©cher les pieds – ou plutĂ´t les pensĂ©es – est celle de la nostalgie. Nostalgie d’une enfance et d’une jeunesse estivales particulières. Celle des parfums de jeux infinis et de tendresse Ă  volontĂ©, Ă  l’ombre du cyprès et du tilleul, bien arrimĂ©e Ă  la branche familiale.

Je ressens encore le mordant du soleil des dĂ©buts d’après-midi sur le chemin de la rivière. Je ferme les yeux et le contact de l’eau fraĂ®che et douce inscrit sur ma peau un dessin d’Ă©ternitĂ©…

Car c’est cela, pour moi, la nostalgie : ressentir comme si c’Ă©tait hier, avec un doux et profond plaisir, toutes les sensations lointaines.

La vague de nostalgie, c’est celle qui vous emporte lorsque le prĂ©sent est pesant et l’avenir, par essence, pas encore rassurant.

Dans « une Vie », Simone Veil décrit bien ce sentiment : « lorsque je repense à ces années heureuses de l’avant-guerre, j’éprouve une profonde nostalgie. Ce bonheur est difficile à restituer en mots, parce qu’il était fait d’ambiances calmes, de petits riens, de confidences entre nous, d’éclats de rire partagés, de moments à tout jamais perdus ».

Je n’ai pas connu la guerre, et encore moins l’horreur de sa jeunesse. Mais, Ă  l’Ă©chelle d’une plus humble vie, j’ai, parfois fugacement et parfois plus brutalement, des ondes d’envie d’avant…

Alors oui, je songe avec dĂ©lice aux repas de famille, aux nuits Ă©toilĂ©es, aux fous-rires copieux, aux bals pĂ©tillants, aux pains au chocolat, aux escapades plus ou moins audacieuses, Ă  l’herbe sèche, au goĂ»t des pommes et des prunes, aux gronderies bienveillantes de nos parents et de l’aĂŻeule, le tout dans un Ă©crin visuel que seule la nature a le don de nous offrir sur un plateau.

Bien entendu, j’ai souvenir d’agacements, d’impatiences et de malentendus. Je n’omets pas les fâcheuses fâcheries et les dĂ©ceptions, les histoires pour rien ou si peu, les soucis et les abruptes diffĂ©rences. Et, plus tard, les torrents de tristesse.

Mais ce n’est pas ce qui me revient spontanĂ©ment en mĂ©moire, ce n’est, surtout, pas ce dont j’ai envie de me souvenir et transmettre. Pour Albert Camus, « la pensĂ©e d’un homme est avant tout sa nostalgie ». C’est très souvent mon cas.

Mais la nostalgie n’est pas le renoncement Ă  vivre l’instant prĂ©sent. Elle m’est une source d’apaisement, car elle me permet de faire rejaillir le meilleur quand mon esprit se tourne vers le sombre, et constitue, en outre, une voie de transmission. Elle est en effet moteur dans mes rĂ©cits Ă  ma fille : c’Ă©tait si bien, tu vois, que je sais au plus profond de moi que tout ce qu’il y a de bon est toujours possible, probable et mĂŞme certain.

Pour moi, la nostalgie a cette vertu qu’elle rend le bonheur inoubliable.

Et pour vous, la nostalgie est-elle une amie pénible ou un frère complice ?