EPISODE 1 

C’était un lutin révolté, parfois survolté. Malgré sa petite taille, Onyx avait une grande et belle énergie. Rien ne le laissait en paix : un amour brisé par-ci, un animal blessé par-là, une petite fille perdue ici, une forêt en flammes là-bas… et bien d’autres malheurs. Il y avait tant à faire !

Onyx avait les yeux noirs et de longs cils, tout comme sa cousine Mica, la lutine aux cheveux mordorés. Rubis, leur ami, était roux comme le soleil couchant. Ce n’étaient pas de petits êtres ordinaires. Chacun à sa manière était chargé de l’Ordre des Choses dans la vie des humains : Onyx était le lutin de la souffrance, Mica la lutine de l’amour et Rubis celui de l’injustice. Un lutin plus âgé complétait la petite société ; c’était Saphir, le juge du Juste Milieu. Il épaulait les trois lutins très occupés et arbitrait les conflits, car souvent souffrance, amour et injustice se mêlaient sur la Terre. Or Saphir détenait un outil très précieux : les tablettes de la Paix, de la Fraternité et de l’Equité. Et il ne fallait pas oublier Dame Nature, dans tout cela !

Dame Nature avait fait naître tous les lutins de tous les temps. Elle était la gardienne de la Liberté et, sans elle, Onyx, Mica, Rubis et Saphir lui-même étaient impuissants. Aussi, les lutins prenaient-ils toujours soin de la respecter et de lui exprimer leur gratitude.

Chacun habitait une minuscule maison pourvue du strict nécessaire, qu’il quittait bien souvent. En effet, ne connaissant pas les frontières, ils étaient toujours par monts et par vaux : à la ville, à la campagne, à la mer, à la montagne, de jour comme de nuit.

L’habitation d’Onyx se trouvait au creux d’un arbre, un grand baobab qui portait de délicieux fruits en toutes saison, veloutés et allongés. Ces fruits possédaient un pouvoir magique : lorsque le lutin, épuisé par ses nombreuses missions, dégustait le miel contenu dans les fruits, il pouvait se requinquer et retrouver du courage. Par ailleurs, leurs graines pouvaient apaiser les grandes souffrances des corps et des âmes des terriens, si ces derniers en prenaient soin. Mais, pour les cueillir, Onyx devait grimper au plus haut des branches car ces fruits méritaient que l’on fasse cet effort pour les déguster. Il fallait ainsi veiller à ne pas les gaspiller.

Mica, elle, habitait un champignon rouge et jaune entouré d’un jardin de fleurs multicolores, parfois très odorantes, sur lesquelles des insectes aux ailes irisées venaient butiner à la nuit tombée, juste avant que les végétaux ne se referment. Les fleurs portaient toutes des noms différents : Gaspérine, Chaussinette, Joséphine, Dalila, Esther, Picotine, Rose-sacrée, Loubaby, Simonade et, la plus haute d’entre elles : Bienvenue. Lorsque certaines se fanaient, d’autres venaient à éclore immédiatement. Chacune d’elle contenait un breuvage propice à ouvrir les coeurs.

Quant à Rubis, il s’était fabriqué une sorte de nid en roseaux, près d’une rivière. Ses petites mains agiles avaient tressé cet abri, loin des animaux féroces de la forêt. Rubis connaissait parfaitement les poissons et les grenouilles des lieux. Quelques oiseaux venaient également se désaltérer dans les ondes émeraudes et gazouiller délicieusement aux oreilles du lutin. De nombreuses pierres de tailles différentes bordaient les rives, les unes petites et lisses, d’autres rugueuses, certaines pointues comme des silex. Chaque caillou avait une utilité, soit pour tailler un roseau, soit pour l’aplatir, le faire tenir au sol ou caler un abri. Et si Rubis apprenait à les comprendre, alors ces pierres s’ouvraient comme des huîtres et laissaient apparaître des pensées et des paroles qui l’aidaient à combattre les injustices et les inégalités.

Les lutins Onyx, Mica et Rubis possédaient donc d’étranges demeures où ils se reposaient parfois. Ils se nourrissaient des produits que Dame Nature laissait à leur portée afin qu’ils accomplissent leurs bienfaits dans l’Ordre des Choses. Onyx avait une préférence pour les fruits veloutés du néflier, Mica se délectait en croquant des cerises-prunes et des amandes fraîches et Rubis, le plus gourmand, dévorait des litchis et la pulpe de noix de coco.

Saphir, le lutin sage, vivait dans une petite grotte sur une colline, dénué de tout. Ses seuls bien étaient les tablettes d’argile aux lettres d’argent qui énonçaient les grandes lois du Juste Milieu et qu’il connaissait par coeur, pour les avoir tant appliquées, y compris à lui-même. Il dormait dans un très beau lit, aux dimensions bien grandes pour son petit corps, recouvert d’une sorte de plaid composé de poils d’un mystérieux animal qui n’existe plus aujourd’hui. Là était l’unique richesse de Saphir, qui désormais se reposait beaucoup. Il ne descendait plus parmi les hommes.

Dans sa jeunesse, il avait joué un rôle important : celui du farfadet de la Culture. Il apprenait aux humains à travailler la terre et à nourrir leur esprit. Ce fût une tâche si compliquée que lorsque vint l’heure pour le conseil des lutins – composé des guides – de gratifier ses actes, il fut désigné juge du Juste Milieu. Depuis longtemps, Saphir connaissait les hommes et conseillait âprement les autres lutins pour diffuser le bonheur, la bienveillance et l’harmonie… car les humains ont souvent besoin d’un petit génie pour leur venir en aide.

 

Par un beau jour de printemps, Onyx rencontra un garçon assis sur un tronc d’arbre, qu’une tempête avait couché à terre. Il se tenait la tête entre les mains, secoué par des sanglots. Le lutin voyait très souvent les êtres pleurer et cela lui faisait toujours autant de peine. On ne pouvait véritablement s’y habituer.

Il s’approcha doucement pour ne pas l’effrayer et posa sa main sur son épaule. Le garçon fut d’abord surpris, puis sécha ses larmes. Onyx se présenta et lui demanda la raison de son chagrin. Le jeune homme lui expliqua qu’un être cher l’avait quitté, que cette absence était cruelle et qu’il trouvait cela injuste. Il en voulait au monde entier et ne trouvait plus la paix.

D’ordinaire, pour nombre de malheurs, Onyx pouvait tout seul apaiser la tristesse de ceux qu’il écoutait : leur prêter attention, leur délivrer quelques paroles rassurantes et remplies d’espoir, leur tapoter la main… Mais la douleur de ce garçon était immense car il était frappé dans ce que les humains ont de plus fragiles : les sentiments. Le lutin sorti alors un peu de miel de sa besace et le tendit au jeune homme.

-Tiens, lui dit-il, ceci soulagera un peu ta peine, afin de te permettre de faire une action pour toi-même. Car ce chagrin est lié à l’attachement que tu avais pour la personne. Or cette tristesse est bien naturelle mais pour qu’elle ne dure pas, c’est à toi de désirer ardemment t’en libérer. Tu pourras alors t’ouvrir à nouveau à la vie si précieuse. Pour le reste, le Temps est un grand maître, tu sais, aies confiance.

Le jeune homme avait écouté attentivement, déjà un peu rasséréné par ces douces paroles. Il prit le miel et remercia chaleureusement Onyx, qui lui souhaita bonne chance. Mais, au moment de repartir, le garçon se retourna et demanda :

-Si j’ai moins mal, pourrais-je à nouveau aimer ?

-Bien sûr, répondit le lutin, si tu le souhaites et que tu vides ton coeur de toute rancoeur.

-Merci mille fois, dit-il. Au revoir.

-Adieu, lança Onyx, et haut les coeurs !

Heureux d’avoir soulagé une nouvelle souffrance, le lutin repartit vers de nouveaux horizons, tout léger qu’il se sentait. Il décida de se promener en forêt avant de regagner son logis. Tout en sifflotant, il admirait chaque chose sur son passage : la couleur des arbres, changeante selon la lumière, le canard qui s’ébrouait en sortant de l’eau, les fourmis qui ne cessaient de s’affairer. A côté d’elles, Onyx paraissait presque inactif !

Tout à coup, devant lui, surgit un feu follet.

-Holà, petit bonhomme, lui dit ce dernier, où vas-tu, comment vas-tu, que fais-tu ?

Onyx sourit, bien qu’il n’aimât pas beaucoup rencontrer les feux follets, qui sont souvent des esprits trop curieux, envieux et parfois malveillants. Mais il était joyeux ce jour-là. Il préféra alors lui répondre aimablement :

-Je rentre chez moi et je vais bien, car je viens d’apporter mon aide à une personne dans la peine.

-Encore ! dit le feu en s’agitant telle une pluie d’étincelles. Vous perdez votre temps, vous autres les lutins. Les humains sont doués pour se faire du mal, ils sont ainsi et l’on n’y peut rien! Laissons-les à leur triste sort et amusons-nous plutôt !

-Je pense que, malgré ta lumière, tu n’y vois pas clair, reprit Onyx humblement. Le destin de l’homme n’est pas son malheur. Il a juste besoin d’un coup de pouce pour vivre mieux et grandir, et nous sommes là pour ça, nous. C’est la mission que nous a confié Dame Nature.

-Pff ! souffla le feu follet, c’est peine perdue que de vouloir en sauver un, des milliers d’autres souffriront tout de même.

Puis il ajouta d’un air malicieux :

-Moi, j’ai mieux à faire, comme parcourir les plaines en dansant ou chatouiller de mon insouciance les pieds de tous ces sombres personnages.

– Si telle est ta joie, poursuis-la, déclara Onyx. Chacun possède une vertu en ce monde, et celle-ci est la tienne.

Sur ces entrefaits, le lutin salua poliment le feu follet et reprit sa route vagabonde.

(…)

 Episode 2 : la semaine prochaine.

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