EPISODE 2

Un après-midi d’été un peu chaud, tandis que Rubis, coiffé d’un chapeau de paille, se rendait au marché pour y observer les humains, il rencontra l’un d’eux assis sur un pont, balançant ses jambes au-dessus de la rivière. L’homme au front plissé, aux yeux mi-clos, avait l’air soucieux et ses yeux étaient embués.

-Bonjour! je m’appelle Rubis lui dit le lutin en s’approchant doucement, avec un large sourire dévoilant ses petites dents. Que t’arrive-t-il donc ?

-La vie est injuste, lui répondit ce monsieur dans un soupir qui exprimait une profonde lassitude. Elle m’a séparé, il y a déjà longtemps, d’un être que j’aimais. Un lutin a pu alléger ma peine, mais l’injustice n’est pas réparée et j’éprouve de la colère.

-Oh oh ! dit Rubis, je vois : ta peine est moins lourde mais tu ne parviens pas à accepter, ni à oublier. C’est cela l’injustice dont tu me parles?

-Oui, marmonna l’homme, et personne ne peut comprendre ce que c’est s’il n’a vécu cette épreuve.

-Moi, je te comprends, dit le lutin en s’asseyant auprès de lui malgré le vertige qu’il éprouvait à cause de la hauteur du pont.

Il commença alors :

-Regarde cette rivière : elle coule depuis des milliers d’années, et, depuis des milliers d’années, l’être humain connaît toutes sortes d’injustices. Parfois encore plus grandes que la tienne. Ainsi va le cours de la vie, comme la rivière suit le sien. Mais ces situations injustes, il faut tenter de les combattre, comme l’on peut, afin d’empêcher qu’elles ne frappent les plus fragiles et pour essayer de diminuer leur nombre. Parfois, en luttant pour les autres, on se détache un peu de sa propre peine et on se sent moins démuni.

Il marqua une pause et ajouta :

-Et puis, il y a lieu aussi, lorsque l’on est submergé, parfois impuissant, par les flots de l’existence, de combattre au moins sa rancoeur. Elle ne mène nulle part. Prends le pas sur la tienne et laisse la rivière couler, laisse la vie te porter dans ta liberté, ce serait te rendre justice.

Rubis avait compris de nombreux paroles sur les pierres, lorsqu’elles s’ouvraient à lui. Et il avait tant réfléchi à leur sens ! C’est pour cela qu’il aimait faire chanter les mots. Mais ceux-ci ne peuvent tout expliquer, un geste souvent les remplace. Alors, il prit l’homme par la main et l’emmena se baigner dans l’eau bleue, limpide et rafraîchissante. Un doux apaisement en cette journée estivale morose. Puis, ayant regagné la rive, au moment de le quitter, Rubis lui dit :

-La solitude non plus n’est pas juste : tu ne devrais pas t’y abandonner.

Le lutin, toujours de bonne humeur, reparti en gambadant, laissant l’homme à ses réflexions. Déjà, la nuit tombait.

Rubis alla se reposer sous les roseaux, non sans avoir salué les poissons orangés et les grenouilles vert foncé. Le clapotis de leurs sauts le berça. Il se demandait s’il avait bien rempli son rôle et se dit que les humains étaient décidément compliqués. Intéressants, attachants mais parfois agaçants et peu habitués à se faciliter la vie. Puis il s’endormit, tandis qu’une lune ronde brillait dans l’eau sombre, telle une grosse pièce d’argent.

Cette nuit-là, Rubis fit un rêve étonnant : en parcourant les bords d’un lac rose, il surprenait une conversation entre une tortue et une cigogne !

L’une disait :

-Ah, mon amie, quelle chance vous avez de posséder des ailes ! J’ai toujours rêver de voler, légère, légère, dans les airs. Et de pouvoir voir le monde d’en haut.

-Oui, répondit l’autre, c’est une joie. Mais moi, j’envie votre carapace : elle vous protège des méchants coups de griffe de certains êtres ou des ronces.

-Certes, reprit la tortue. Mais, vous pouvez accomplir de beaux voyages en un rien de temps et voir tellement de gens différents. C’est merveilleux, non? Moi, mes voyages sont intérieurs.

-J’en suis consciente, dit la cigogne. Et pourtant, je dois toujours retourner dans mon pays natal, qui est froid et enneigé. Heureusement qu’il existe encore quelques cheminées sur les toits de tuiles rouges, où je peux me réchauffer. Or, vous, vous vivez dans la chaleur bienfaisante du soleil et à votre rythme…

La tortue se disant que chacun n’est jamais satisfait de sa condition, invita alors sa nouvelle amie à venir passer quelques mois chez elle. La cigogne lui offrit en retour de l’emmener dans des contrées lointaines le reste de l’année. Toutes deux furent enchantées de cet accord!

Et Rubis, qui les observait caché dans les épineux, en était tout amusé… Si quelqu’un était passé cette nuit-là près de la rivière, il aurait entendu le petit rire cristallin d’un lutin dans son sommeil !

Retrouvez l’épisode 1 ici.

Particularité de ce conte : vous pouvez, par vos commentaires, idées et autres impressions, influer sur le cours de l’histoire ! Profitez-en pour laisser libre cours votre âme d’enfant et exprimez ce que vous souhaitez qu’il advienne des personnages…

A vos plumes!

Episode 3 : le mois prochain.

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