Vous est-il arrivé d’être dans un lieu bien connu de vous, de laisser traîner votre regard et de vous dire « quelque chose a changé », sans pouvoir identifier ce quelque chose ?

Je ressentais cela depuis quelques mois. Je demeurais dans un cadre connu et pourtant, à plusieurs reprises, j’éprouvais un sentiment de profond décalage entre ce qui se passe et moi-même, comme si, sur la même photo conservée dans un album depuis des décennies les choses avaient bougé !

Oui, quelque chose avait changé, et je ne voyais pas quoi…

Alors, en tant que membre de la « secte des quêteurs de sens », je m’interrogeai : de quoi pouvait-il bien retourner? Il n’y avait rien de fortuit dans cette interrogation.

En réalité, cette sensation de changement, que je ne pouvais parvenir à discerner et encore moins à nommer, me procurait un mélange non subtil de lassitude, d’un peu de tristesse et d’un soupçon d’agacement. Et dans le chaudron se saupoudraient de petites fulgurances de désespérance.

Aïe, ce n’est pourtant pas mon style de rompre la chaîne de l’espoir…

Au-delà d’une morosité ambiante généralisée et colportée, quels étaient les ingrédients de ce parfum d’amertume? Seraient-ce les observations si lucides de ma (très jeune) fille sur l’esprit « basique » de ses congénères ou sur l’inconscience collective qui outrage la planète, ses remarques relayant mon propre sombre constat ? Ou bien l’architecture étriquée de mon environnement professionnel régressif ? Peut-être aussi la musique subliminale de  mon activité psychique nocturne, me faisant entrevoir les vies que j’aurais pu connaître? Etait-ce, plus subtilement, la peine éprouvée par mes cellules à s’adapter à la furie du temps ? Et que dire du labyrinthe du champ de mes possibles issues de vie? Je peinais à trouver mon fil d’Ariane.

Me refusant à jouer la sombre carte du « c’était mieux avant », qui conduit au conservatisme stérile, je me devais d’identifier ce qui avait changé et qui, manifestement, ne me contenait plus. Afin de m’acclimater à ce changement.

Et si l’origine du décalage était dans la succession des fins, physiques et métaphysiques? Un tel phénomène ressemble en effet à la sournoise progression de mauvaises nouvelles successives : au bout d’un nombre certain, on voit clairement que les lignes de notre seuil de tolérance, de notre optimisme et de notre détermination sont déstabilisées. Mais pourquoi ce sentiment d’avoir atteint une limite? Cela ne sentait quand même pas (déjà) la fin d’un cycle, d’un monde…

J’avais alors interrompu ma recherche – et donc l’écriture de mon article – car je butais réellement sur la source de ce déséquilibre qui me rendait mal à l’aise. Il me fallait une pause intérieure. Un silence rénovateur.

Puis, en cette rentrée, ne voulant pas réamorcer la pompe de mon énergie sur cette base instable, j’entreprends de chercher différemment.  Le radar de mes rêves inassouvis balaie doucement les pans de ce tissu rugueux : je perçois des plis dans le linceul de mes envies, je palpe les fils de l’écheveau emmêlé de mes croyances. J’entrevois bien des petites mains tissant le patchwork du futur mais, au présent, je n’identifie aucun motif pouvant incarner le changement positif : je crois bien que c’est cela qui me perturbe.

De fait, je me sens moins interdite, car je ressens tous ceux qui, comme moi, se heurtent depuis des lustres à un hiatus global : on a envie, on y croit, on est prêt à se lancer et hop on est coupé dans notre élan ! Ce serait donc cela qui a changé : l’élan… Celui qui peut donner vie aux objets sur la photo. Il y a bien toujours des initiatives, des idées, des souhaits mais point d’élan vital.

La vie dans la cité et les visions électorales soldées de cette année y sont pour beaucoup, les natures dégradées, les âmes noyées ou abandonnées, épinglées au revers du capitalisme forcené, les relations humaines dégradées et les rencontres repoussées, les filiations reniées, les histoires communes détricotées, les projets rapetissés : toutes ces espérances personnelles et collectives condamnées ont fini par brider les forces vives de nos bonnes volontés.

Je ne veux pas céder au cliché d’un siècle décadent sur fond de culpabilité, mais force est de constater que l’attitude résignée et recroquevillée de mon prochain commence sérieusement à me peser. « On est davantage en position de résistance qu’en force de propositions » me disait un jour ma cousine avec laquelle je parlais de notre société.

Et bien, c’est cela ce qui a changé, autour de moi – et quasi en moi : la force de proposer ou, à défaut, d’accepter des propositions, celles qui nous rapprochent et celles qui nous font voir plus loin! Ainsi ma créativité et ma curiosité se retrouvent-elles coincées entre les bordures jaunies de la vieille photo de l’album.

Si je ne peux rectifier la photo, qui demeure presque attendrissante de désuétude, il me faut laisser l’album dans sa malle et me précipiter sur un nouveau focus. L’élan partagé est en sommeil, anesthésiant un à un les sursauts individuels, mais je ne peux renoncer. Je peux m’emparer de mon objectif et immortaliser les pousses d’herbe tendre de la nature humaine qui ne demandent qu’à envahir le champ du renouveau aimanté.

Et vous, avez-vous un élan brisé que vous pourriez réparer et mettre en avant ? Avez-vous en tête un ou des coéquipier(s) pour être à vos côtés sur la rampe de lancement?

Moi j’ai bien une petite idée.

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