« Si tu rencontres le Bouddha tue le ! »

Ouh, ce n’est pas ainsi que j’envisage la philosophie bouddhiste, pacifiste et reconnaissante au Bouddha de nous conduire vers l’éveil ! Une petite explication s’impose.

Cette réplique du maître chinois Lin-Tsi est sans doute l’exhortation la plus déroutante du bouddhisme zen. Elle relève en réalité de l’enseignement du maître zen à son disciple et qui va à l’encontre de notre conception occidentale du maître que l’on respecte au point de ne pas contredire les enseignements, que l’on vénère parfois : dans nos sociétés, le maître peut avoir une connotation aliénante où l’on s’approche dangereusement de la relation à un gourou.

Le guru, en sanskrit, est le maître, mais ils diffèrent totalement. Le philosophe André Comte Sponville nous l’explique fort bien dans le Sel de la Vie* : « Le maître a des élèves, le gourou des disciples ou des adeptes. Le maître est fait pour être écouté, discuté, dépassé. Le gourou pour être vénéré et cru. Le maître enseigne ; le gourou révèle ou prescrit (…) Le maître transmet un savoir ou une méthode (souvent expérimentée par lui-même) ; le gourou, une foi ou des préceptes. Le maître est fait pour être quitté (comme un père, une mère) ; le gourou pour être suivi ».

Lorsque l’on découvre une philosophie, une pensée, la personnalité de certaines grandes figures, ou bien que l’on porte un contemporain ou quelqu’un de notre entourage en haute estime, la tentation (inconsciente) existe de l’ériger en bien pensant, en puissant prescripteur de leçons de vie, quitte à lui pardonner toutes ses erreurs – si tant est qu’on les voit.

Mais il est primordial de s’éloigner du (des) maître(s) à mesure que l’on apprend, de prendre le recul nécessaire à l’élaboration d’une pensée et d’une action personnelles, fortes de ses enseignements.Tuer le Bouddha permet ainsi de s’affranchir de dogmes et de pensées conformes voire d’une soumission à la pensée unique.

Impressionnée ou émue par les gens érudits ou ayant un vécu dense et riche, j’ai expérimenté cette approche de « croyance sur parole », tant avec mon père et ma mère qu’avec des auteurs (Edgar Morin, Freud, Confucius) ou des « héros » de l’Histoire (Gandhi, Mandela, Kennedy) jusqu’après mon adolescence. Puis la diversité de mes découvertes -entre autres livresques- et la révélation que mes parents étaient des êtres faillibles m’ont permis de relativiser les principes et vérités entendues. Tout cela ne s’est pas fait sans une bonne dose d’esprit de contradiction et de recherche de ma propre vérité, un soupçon de cynisme et une pincée de doutes.

A présent, je peux éprouver du respect et de l’admiration pour des proches comme pour des personnes illustres mais je veille à conserver un esprit critique, et, surtout, la conviction que tous ces êtres sont humains.

Il en va ainsi des personnages historiques rayonnants tels que Martin Luther King et Jésus ou de personnalités charismatiques de mon siècle comme Obama, dont je savoure l’art de convaincre tout en notant les échecs, les limites à nous emporter dans le rêve d’une vie meilleure. Dans un autre style, l’aura quelque peu gourouphile du Dalaï Lama ou d’Amma me gêne aux entournures mais cela ne m’empêche pas de reconnaître à cette dernière une incarnation de la chaleur maternelle – et je compte expérimenter bientôt le darshan – sa compassion ou ses actions concrètes dans des villages indiens. De même, un leader d’opinion politique ou un psy me donneront toujours envie d’aller confronter leurs idées, aussi justes ou nobles soient-elles. Un peu de défiance permet parfois de rallier la confiance.

Je n’ai personnellement ni Dieu ni maître mais une pluralité de sources que j’appellerai respectueusement « guides éclairés » et conseillers du mieux vivre. Indépendamment de ma foi et de mon adhésion à de nombreux enseignements relevant de la spiritualité, je ne souhaite pas être confinée dans une voie. Je demeure apprentie de la vie et pétrie de l’expérience des autres comme de mes propres expérimentations. J’acquiesce aux propos d’André Comte Sponville pour lequel la vérité est universelle, impersonnelle, « sans sujet ni fin » (formule d’Althusser) ce qui interdit à quiconque de prétendre l’incarner.

Quels dieux ou quels maîtres vous inspirent-ils ? Vous est-il arrivé d’être quelque peu « sous influence » ? Merci de partager votre expérience ou de citer ces esprits qui vous guident.

*je vous recommande le n°37 hors-série collector de Psychologies sur les 20 maîtres de vie, dont Svâmi Prajnânpad, Epictète et Maître Dôgen, qui m’ont touchées.

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